La Fédération hospitalière de France a publié le 15 avril 2026 la deuxième édition de son enquête sur la santé mentale, conduite par l’institut Ipsos auprès de 2 500 personnes en février 2026. Le rapport documente une dégradation continue depuis 2019, particulièrement marquée chez les jeunes filles et les femmes. En toile de fond, une question pour les professionnels du médico-social : que se passe-t-il quand l’hôpital public, qui assure 95 % de la pédopsychiatrie en France, ne suit plus ?
Une dégradation continue, des chiffres alarmants chez les jeunes filles
Le rapport de la Fédération hospitalière de France croise deux corpus : un sondage Ipsos sur la santé mentale ressentie et l’exploitation des données hospitalières du Système national des données de santé. C’est sur ce second volet que les écarts sont les plus brutaux. Entre 2019 et 2024, les hospitalisations pour gestes auto-infligés (tentatives de suicide et automutilations) ont progressé de 118 % chez les filles de 10-14 ans et de 76 % chez les femmes de 20-24 ans. Sur l’ensemble de la population féminine, la hausse atteint 25,4 %, contre 2,5 % seulement chez les hommes. En 2024, les femmes représentent 66 % des personnes hospitalisées pour ce motif.
Les chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques confirment la tendance : environ 82 000 personnes ont été hospitalisées pour un geste auto-infligé en 2024 (64 % de femmes), avec une poursuite de la hausse de 22 % chez les 10-14 ans entre 2023 et 2024. Le sixième rapport de l’Observatoire national du suicide avait déjà alerté en février 2025 sur ce qu’il qualifiait de mal-être croissant des jeunes femmes.
Le sondage Ipsos, fondé sur le test clinique GAD-7, indique de son côté que plus de la moitié des Français présentent des signes d’anxiété et qu’un quart pourrait souffrir d’un trouble anxieux généralisé. Chez les 18-24 ans, cette proportion grimpe à 42 %. Les ruptures de suivi (49 %) et les ruptures de traitement médicamenteux (38 %) dans cette tranche d’âge donnent une image cohérente : un public jeune, anxieux, et qui décroche du parcours de soin.
Une offre publique en repli alors que la demande explose
L’autre constat structurant du rapport concerne l’offre. La Fédération hospitalière de France relève une perte d’environ un tiers des effectifs de pédopsychiatres entre 2012 et 2022, près de 25 % de postes vacants en psychiatrie publique et 200 000 patients supplémentaires depuis 2016. Côté pédopsychiatrie, l’hôpital public assume 95 % des prises en charge des enfants et des adolescents — il n’existe quasiment pas d’offre privée pour absorber le choc. Du côté des centres médico-psychologiques (CMP) et des centres médico-psycho-pédagogiques (CMPP), les délais d’attente courent de 6 à 18 mois selon les territoires, et la Drees a documenté un doublement des délais en CAMSP-CMPP entre 2010 et 2022.
La feuille de route Psychiatrie et santé mentale 2018-2026 arrive à son terme sans avoir produit l’effet escompté sur les indicateurs. Le numéro national de prévention du suicide 3114, opérationnel depuis octobre 2021, et les quelque 120 maisons des adolescents ont apporté de premiers points d’entrée mais restent saturés. La réforme du financement de la psychiatrie engagée depuis 2022 n’a pas enrayé la pénurie médicale.
Effet de report sur les ESMS : ce qui retombe sur le médico-social
Quand la pédopsychiatrie publique sature, le report se fait mécaniquement vers le secteur médico-social. Les instituts médico-éducatifs et SESSAD reçoivent désormais des adolescents en attente de bilan ou d’hospitalisation, parfois sans diagnostic posé. Les directeurs d’ITEP et d’IME observent une intensification des situations de crise suicidaire et d’automutilation, en particulier chez les jeunes filles, qui n’étaient pas le profil dominant historique de ces structures. Le récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales sur les IME, publié en février 2026, pointe d’ailleurs un coût moyen de 51 314 euros par place en 2023, en hausse de 20 % par rapport à 2017.
Pour les directeurs d’établissements et chefs de service, l’enjeu opérationnel est triple : actualiser les protocoles de gestion des gestes auto-infligés, sécuriser le partenariat avec le 3114, les urgences pédiatriques et les maisons des adolescents, et renforcer la formation des équipes éducatives à la psychopathologie de l’adolescence. Le projet de service doit explicitement intégrer la procédure d’alerte et de relais vers les CMP, faute de quoi la responsabilité de l’établissement peut être engagée.
Pour les éducateurs spécialisés, accompagnants éducatifs et sociaux et moniteurs-éducateurs, la montée en charge des situations de crise impose un repérage précoce et un accompagnement adapté. Sans pédopsychiatre disponible, le psychologue de l’établissement se retrouve souvent en position de premier recours, sans cadre tarifaire ni protocole HAS dédié à cette mission de substitution. La démarche de pair-aidance préparée par la HAS peut constituer une ressource complémentaire pour les structures qui souhaitent diversifier leurs leviers d’accompagnement.
Pour les équipes pluridisciplinaires des MDPH, l’effet attendu est une hausse des notifications de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé et des demandes d’allocation aux adultes handicapés au titre du handicap psychique pour les jeunes adultes de 18 à 25 ans, parfois primo-demandeurs sans antécédent de suivi pédopsychiatrique formalisé. Avec 1,29 million de bénéficiaires de l’AAH fin 2022 selon la Drees et une part croissante au titre psychique, la pression évaluative s’intensifie sur des dossiers cliniquement complexes.
Cette pression sur la pédopsychiatrie se trouve doublée par la création récente d’un parcours coordonné renforcé pour les enfants protégés, qui prévoit jusqu’à 18 séances annuelles de psychologie ou de psychomotricité financées par l’Assurance maladie. Le dispositif générera un flux supplémentaire de bilans et de prises en charge sur un secteur déjà saturé, ce qui imposera aux ESMS d’anticiper finement la coordination avec les CMP et les libéraux.
Pour les équipes ULIS et les accompagnants des élèves en situation de handicap, la hausse des situations de souffrance psychique non diagnostiquée se traduit par des sollicitations supplémentaires, dans un contexte de crise d’attractivité du métier d’AESH déjà documenté. Le déploiement accéléré du parcours d’accompagnement spécifique 2026 modifie par ailleurs la chaîne d’orientation entre l’école inclusive et le médico-social.
Quelles réponses politiques attendre du label Grande Cause prolongé en 2026 ?
Le gouvernement a labellisé la santé mentale Grande Cause nationale en 2025 — 3 000 événements régionaux et 900 actions labellisées sur l’année — puis a prolongé ce statut pour 2026. La Fédération hospitalière de France utilise précisément ce contexte pour exiger un plan d’urgence financé, la nomination d’un délégué interministériel, des financements pluriannuels, des unités dédiées aux 16-25 ans et un renforcement des CMP. À ce jour, le label de Grande Cause ne s’accompagne pas de crédits budgétaires dédiés et la délégation interministérielle à la santé mentale et à la psychiatrie continue d’opérer sans coordination renforcée.
Pour les ESMS, deux échéances concentrent l’attention. D’une part, la mobilisation nationale du 26 mai 2026 pour la revalorisation salariale et la résorption des 28 000 postes vacants du secteur médico-social, dans laquelle la santé mentale s’invite désormais comme un facteur aggravant des conditions de travail. D’autre part, l’avenir de la mobilisation des ESMS autour de la Grande Cause santé mentale, qui doit basculer d’une logique de communication à une logique d’outillage opérationnel des équipes. Sans cela, le risque pointé à demi-mot par les fédérations hospitalières — un transfert non financé de la charge psychiatrique vers le médico-social — deviendra l’angle mort des politiques publiques de l’autonomie.
Perspectives et points de vigilance
Trois signaux méritent d’être surveillés dans les prochains mois. Le premier concerne le bilan officiel de la feuille de route Psychiatrie et santé mentale 2018-2026 que doit produire la délégation interministérielle ; il fixera la base des arbitrages budgétaires de la loi de financement de la sécurité sociale 2027. Le deuxième porte sur le déploiement effectif des unités d’hospitalisation dédiées aux 16-25 ans, déjà actées dans plusieurs schémas régionaux mais peu opérationnelles à ce jour. Le troisième touche à la place réservée à la santé mentale dans les projets personnalisés d’accompagnement et dans le futur référentiel d’évaluation HAS V2, dont l’application est prévue au 1er janvier 2028.
Pour les structures, l’enjeu immédiat est de documenter sur dossier individuel les ruptures de suivi pédopsychiatrique constatées sur leurs publics. Cette traçabilité, articulée avec le conseil de la vie sociale et les remontées CNSA, constituera le matériau central pour porter, au niveau territorial, des demandes de moyens cohérentes avec la réalité du terrain.
