La ministre déléguée à l’Autonomie Camille Galliard-Minier a annoncé mi-avril 2026 l’abandon du plan Grand Âge préparé par son prédécesseur et son remplacement par une « Mobilisation France Autonomie » : des groupes de travail territoriaux menant à une conférence nationale à l’automne 2026. Pour les directeurs d’EHPAD et de services à domicile, cette décision signifie une nouvelle période sans visibilité financière — dans un contexte où 68,3 % des établissements sont déjà déficitaires.
Ce que la ministre a annoncé les 15 et 16 avril 2026
Nommée depuis moins de deux mois, Camille Galliard-Minier a présenté sa méthode lors d’une audition au Sénat le 15 avril, puis dans plusieurs prises de parole le lendemain. La décision est nette : plutôt que de s’appuyer sur le plan Grand Âge finalisé dans ses grandes lignes par Charlotte Parmentier-Lecocq, elle préfère « partir du réel » et construire les réponses avec les territoires.
La démarche « Mobilisation France Autonomie » repose sur trois piliers annoncés : l’autodétermination des personnes accompagnées, la fluidité des parcours, et une méthode ancrée dans l’expérience des professionnels de terrain. Elle regroupe en réalité deux processus parallèles :
- Six groupes de travail sur le handicap : école, habitat, numérique, citoyenneté, accessibilité, emploi — en vue de la Conférence nationale du handicap (CNH) prévue fin juin 2026.
- Sept groupes de travail sur l’autonomie : attractivité des métiers, EHPAD, habitats partagés, aidants, et trois thèmes non encore précisés — menant à la Conférence nationale de l’autonomie (CNA) en septembre ou octobre 2026, calée sur le PLFSS 2027.
Le lancement terrain de la mobilisation a eu lieu le 22 avril dans le Pas-de-Calais, avec des visites de structures d’aide à domicile et d’un centre hospitalier. Aucune annonce financière n’a accompagné ce déplacement. Les engagements budgétaires concrets sont explicitement renvoyés au projet de loi de financement de la sécurité sociale 2027, et — signe politique notable — à « la campagne présidentielle ».
Le plan Grand Âge enterré : chronologie d’une promesse non tenue
Ce n’est pas la première fois que le secteur voit un plan Grand Âge annoncé, préparé puis reporté. La promesse remonte à 2018, relancée par le rapport Libault en 2019 (175 propositions, coût estimé à une dizaine de milliards d’euros annuels), puis reprise lors de chaque alternance gouvernementale. La loi « Bien vieillir » du 8 avril 2024 avait tracé quelques premières mesures (financement de 50 000 postes en EHPAD sur plusieurs années, réforme des services autonomie à domicile), mais sans lever les incertitudes structurelles.
Sous Charlotte Parmentier-Lecocq, le travail avait progressé concrètement : cartographie des besoins département par département, projection démographique à horizon 2050, trois volets identifiés (vieillir en citoyen, prévention, hébergement et domicile). Le plan était « finalisé dans ses grandes lignes » selon plusieurs sources du secteur. La date d’annonce, repoussée une première fois au 12 février 2026, n’a jamais été honorée. Le départ de Parmentier-Lecocq le 4 février 2026 — pour permettre à son suppléant de se présenter aux élections municipales — a mis fin au processus. Sa successeure repart de zéro.
Ce que la LFSS 2026 a déjà mis en place
Avant de mesurer l’impact de l’abandon du plan, il est utile de rappeler ce que le budget 2026 du secteur médico-social prévoit effectivement. La branche Autonomie bénéficie d’une enveloppe de 34,3 milliards d’euros, dont 18,3 milliards pour les personnes âgées. Sur l’EHPAD spécifiquement :
- 4 500 postes supplémentaires financés en 2026 (sur les 50 000 promis sur plusieurs années), via 250 millions d’euros
- 150 millions d’euros de soutien exceptionnel aux EHPAD pour absorber les déficits
- Expérimentation de la fusion des sections tarifaires soins et dépendance dans 23 départements pilotes
- 207 millions d’euros pour la prévention de la perte d’autonomie via les CFPPA
Ces mesures, bien que réelles, restent nettement en deçà des besoins identifiés. Le guide de management des ESMS revient sur les outils de pilotage disponibles pour traverser cette période d’incertitude.
La réalité financière des EHPAD : des chiffres qui interpellent
Le rapport de situation n° 26 de la CNSA (novembre 2025) brosse un tableau financier préoccupant. En 2023, 68,3 % des EHPAD publics et privés non lucratifs étaient en déficit : 71,3 % des établissements publics, 64 % des privés non lucratifs. Plus grave encore, 42,8 % des structures présentaient une capacité d’autofinancement négative, signe d’une impossibilité à financer les investissements courants sur ressources propres.
Les causes identifiées par la CNSA sont structurelles : baisse du taux d’occupation pendant et après la crise sanitaire, inflation sur les achats et l’énergie, recours massif à l’intérim pour pallier les déficits de recrutement. Le déficit prévisionnel de la branche Autonomie elle-même atteindrait 1,7 milliard d’euros par an à partir de 2026, selon les projections du PLFSS 2026. Ce déséquilibre s’explique par une dynamique simple : les charges progressent de 3,8 % par an, les recettes de 3,1 %.
À horizon 2050, les projections démographiques aggravent l’équation. Le nombre de personnes en perte d’autonomie devrait doubler, passant de 2,8 millions à environ 4 millions. 365 000 places d’EHPAD supplémentaires seraient nécessaires, et 156 000 à 202 000 équivalents temps plein à recruter. La crise d’attractivité du médico-social — 28 000 postes non pourvus dès aujourd’hui — rend cette projection particulièrement tendue.
Les réactions du secteur : entre prudence et lassitude
Les fédérations représentatives du secteur ont réagi avec une lassitude que beaucoup ne cachent plus. La FHF a rappelé qu’« sans loi de programmation, le pays n’aura ni les financements ni les professionnels nécessaires ». Le Synerpa a dénoncé une « procrastination qui contraste singulièrement avec l’urgence démographique » et le risque que des centaines de milliers de personnes se retrouvent « sans accompagnement digne d’ici 2030-2050 ». La Fnadepa, qui représente les directeurs d’établissements, a rappelé que depuis 2007, « tous les gouvernements ont renoncé à engager une réforme à la hauteur des enjeux ».
Au Sénat, l’impatience est partagée. Une sénatrice de la commission des affaires sociales a interpellé directement la ministre : « N’attendez pas quatre mois s’il vous plaît, agissez vite » — en référence au délai d’attente jusqu’à la conférence nationale d’automne. Du côté syndical, la CFTC Santé Sociaux a formulé trois demandes concrètes : renforcement des effectifs, revalorisation des métiers, financement pérenne — en soulignant que « le quotidien des salariés ne laisse que peu de place à l’attente ».
Ce que ça change concrètement pour les directeurs d’EHPAD et d’ESMS
Pour un directeur d’EHPAD ou de service à domicile, l’abandon du plan Grand Âge se traduit par un calendrier précis de ce qui ne changera pas avant plusieurs mois :
- Aucune mesure budgétaire nouvelle avant le PLFSS 2027 (dont les arbitrages débuteront à l’été 2026). Les 68 % d’EHPAD déficitaires ne peuvent pas espérer de renfort financier d’urgence avant fin 2026 au mieux.
- La réforme de la tarification EHPAD reste expérimentale dans 23 départements. La fusion des sections soins et dépendance n’est pas généralisable dans l’immédiat.
- La crise RH n’aura pas de réponse systémique avant 2027. La LFSS 2026 finance 4 500 postes, soit moins de 2 % des 300 000 ETP manquants estimés à horizon 2030.
- Les directeurs peuvent participer aux groupes de travail territoriaux via les délégations départementales des ARS et les conseils départementaux. C’est l’une des rares actions concrètes disponibles dès maintenant pour peser sur les orientations de la CNA d’automne.
Du côté des outils de pilotage disponibles pour traverser cette période, les CPOM restent le principal levier de sécurisation financière pluriannuelle, et les conseillers en transformation de l’offre (37 ETP déployés dans les ARS) peuvent appuyer les démarches de restructuration. La réforme SERAFIN-PH pour les ESMS enfants, elle, avance selon son calendrier propre avec un déploiement tarifaire prévu en 2027.
Un horizon politique incertain
Le renvoi des engagements à « la campagne présidentielle » par la ministre elle-même est un signal que beaucoup dans le secteur ont relevé. L’élection présidentielle de 2027 constitue à la fois une opportunité — les candidats devront se positionner sur le Grand Âge — et un risque, celui que les conclusions de la CNA d’automne 2026 soient absorbées dans les promesses électorales sans traduction législative. La perspective d’une loi de programmation pluriannuelle, réclamée par toutes les fédérations, reste suspendue à cet horizon politique.
