RH & Fidélisation

Absentéisme en ESMS : distinguer le turnover pour agir

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Absentéisme en ESMS : distinguer le turnover pour agir

L’absentéisme et le turnover finissent souvent dans les mêmes tableaux Excel, sous les mêmes indicateurs RH, avec les mêmes plans d’action génériques. Pourtant, ces deux phénomènes ne racontent pas la même histoire : l’un mesure des absences ponctuelles au sein d’un effectif stable, l’autre mesure le renouvellement même de cet effectif. Les confondre, c’est risquer de traiter un problème de fidélisation avec des outils de prévention santé — ou l’inverse.

Les fondamentaux : deux indicateurs distincts, définitions et calcul

Le turnover (ou taux de rotation) mesure le renouvellement des effectifs sur une période donnée : il traduit la capacité d’un établissement à conserver ses salariés en poste. L’absentéisme, lui, mesure les absences — arrêts maladie, accidents du travail, absences non planifiées — d’un effectif qui, pour l’essentiel, reste en poste. Deux logiques différentes, donc deux leviers d’action différents. En pratique, ces taux se lisent comme des conventions de suivi RH usuelles — un rapport entre mouvements ou absences constatés et effectif de référence sur une période — sans qu’il existe de méthode de calcul unique imposée par la réglementation médico-sociale ; chaque établissement adapte sa formule à son système d’information RH.

Ce qui est en revanche solidement établi, ce sont les niveaux constatés dans le secteur. Selon la CNSA, le taux de rotation dans les établissements et services médico-sociaux (ESMS) est passant de 19,4 % à 24,4 % depuis 2018. Ce niveau est désormais nettement supérieur à celui observé dans le secteur privé (tous secteurs confondus), où il s’établissait à 21 % en 2023. L’absentéisme suit une trajectoire différente : après avoir grimpé de 11,5 % en 2019 à presque 13 % en 2020, revient en 2023 à son niveau pré-COVID. Deux courbes qui ne bougent ni au même rythme, ni pour les mêmes raisons — la première continue de se dégrader, la seconde s’est stabilisée.

Un troisième indicateur mérite d’être suivi en miroir de ces deux-là : la vacance de poste, qui mesure les postes non pourvus plutôt que les mouvements ou les absences. Entre 2017 et 2023, le taux de vacance dans les ESMS a plus que doublé puisqu’il est passé de 2,1 % à 4,5 %, avec des disparités territoriales : autour de 4 % de vacances dans les établissements et de 5 % dans les services. Sa progression n’a pas été linéaire : le taux a connu un bond entre 2020 et 2021, puis a repris une hausse plus modérée en 2022 et 2023, un profil temporel qui ne coïncide ni avec celui du turnover ni avec celui de l’absentéisme.

IndicateurCe qu’il mesureTendance ESMSLevier RH principal
TurnoverRenouvellement des effectifs (départs/arrivées)En hausse continue depuis 2018Fidélisation, parcours professionnels
AbsentéismeJours d’absence d’un effectif globalement stableRetour au niveau pré-COVID en 2023Prévention des risques professionnels
Vacance de postePostes non pourvus à un instant donnéPlus que doublée entre 2017 et 2023Attractivité, recrutement

Ce tableau de bord à trois entrées est la première brique d’un pilotage RH lucide. Les établissements qui souhaitent structurer durablement leur approche peuvent s’appuyer sur les leviers déjà identifiés pour stabiliser leur équipe et réduire l’absentéisme en petite structure, une approche qui distingue déjà les deux registres d’action.

Analyse approfondie : causes distinctes, ce que chaque indicateur révèle

La DREES documente ce que les équipes de terrain constatent au quotidien : travailler en EHPAD est difficile, aussi bien physiquement que psychiquement, et la charge mentale y est importante. Le constat est plus large : L’organisation du travail est souvent en tension et peut être source de dégradations des conditions de travail dans ces structures. Ce constat éclaire directement l’absentéisme : il s’agit avant tout d’un phénomène de santé au travail, lié à la pénibilité physique et psychique du poste.

La cause la plus concrète en est identifiée par la CNSA : La manutention manuelle, notamment lors des transferts de personnes, est identifiée comme la principale cause de ces accidents du travail en ESMS. C’est un facteur d’absentéisme directement lié au geste métier, qui ne se traite pas de la même façon qu’un problème de fidélisation. Il ne s’agit toutefois pas d’un désengagement des équipes : selon la même DREES, Les professionnels restent toutefois le plus souvent fortement engagés dans leur travail, tant professionnellement que personnellement — un point important pour ne pas confondre absences liées à la pénibilité et manque d’implication.

Le turnover, à l’inverse, s’explique davantage par des logiques de trajectoire professionnelle et de conditions d’emploi. La DREES relève que 44 % exercent à temps partiel dans leur emploi principal, contre 16 % des autres personnes en emploi chez les professionnels du social — une caractéristique d’emploi qui pèse sur la stabilité des parcours et facilite les départs vers d’autres employeurs ou d’autres secteurs. Cette dimension recoupe les constats déjà posés sur la détresse des professionnels et les leviers de qualité de vie au travail mobilisables pour agir en amont.

La Haute Autorité de santé (HAS) formalise cette distinction dans son cadre de repérage des facteurs de risque de maltraitance institutionnelle, où elle liste séparément absentéisme élevé ; turnover important comme deux facteurs de risque à part entière. Elle va jusqu’à documenter des démarches dédiées et non interchangeables : dans une recommandation de bonne pratique, elle rappelle que L’ARACT et l’ARS Aquitaine ont publié un guide en 2017 sur « l’absentéisme en milieu médico-social », conçu spécifiquement pour accompagner les ESMS dans une démarche de prévention de l’absentéisme — et non de gestion du turnover. Une enquête nationale de la HAS sur les unités d’hébergement renforcé le confirme : Les différentes catégories d’UHR se différencient principalement sur le turn-over et les accidents de travail, deux marqueurs qui n’évoluent pas de concert avec le taux d’absentéisme des mêmes structures.

Impact concret : conseils par profil métier

Pour les DRH : séparer les deux indicateurs dans le tableau de bord RH est un préalable, pas un détail technique. Un DRH qui pilote sur un taux agrégé « absences + départs » ne peut objectiver ni l’efficacité d’une action de prévention santé, ni celle d’un plan de fidélisation. La construction d’une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences distincte pour chaque phénomène — recrutement et parcours d’un côté, ergonomie de poste de l’autre — s’appuie utilement sur les repères du guide GPEC en ESMS.

Pour les directeurs d’ESMS : le turnover engage la stratégie d’établissement à moyen terme — attractivité de l’employeur, politique salariale à la marge de manœuvre disponible, qualité du management de proximité. Les leviers de fidélisation déjà mobilisés dans d’autres structures du secteur, détaillés dans l’article sur les stratégies de fidélisation face au turnover, restent la voie la plus directe pour infléchir cette courbe.

Pour les chefs de service : l’absentéisme se pilote au plus près du terrain, sur des leviers de court terme — organisation des plannings, prévention de la pénibilité, accompagnement individuel du retour après arrêt. C’est à cet échelon que les cinq leviers déjà éprouvés pour stabiliser une équipe et réduire l’absentéisme en petite structure trouvent leur meilleure application.

Pour les responsables qualité : le référentiel HAS d’évaluation des ESSMS structure lui-même cette séparation. Le critère 3.8.1 prévoit que L’ESSMS définit et déploie sa politique ressources humaines et met en œuvre une démarche de prévention des risques professionnels — un axe qui couvre l’absentéisme et la sinistralité. Le critère 3.8.3 impose par ailleurs que L’ESSMS adapte sa gestion des emplois et des parcours professionnels aux évolutions du secteur et de sa stratégie, un axe davantage tourné vers la stabilité des parcours et donc vers le turnover. Deux critères, deux angles, à ne pas fusionner dans un plan d’action unique.

Mise en œuvre : étapes, calendrier, recommandations

  • Scinder le tableau de bord RH en deux séries distinctes (absentéisme / turnover / vacance de poste) et les suivre sur un historique pluriannuel plutôt que mois par mois.
  • Adosser le suivi de l’absentéisme à la mise à jour du document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP), qui identifie les postes et gestes exposant à la pénibilité.
  • Adosser le suivi du turnover à la négociation annuelle obligatoire sur la qualité de vie et les conditions de travail, en objectivant les motifs de départ.
  • Aligner les deux séries d’indicateurs sur les catégories retenues par le tableau de bord national de performance des ESMS, pour permettre la comparaison avec d’autres structures.
  • Réexaminer chaque année, lors du dialogue social, si les deux courbes évoluent de façon cohérente avec les actions engagées — et non ensemble comme un indicateur unique.

Ce calendrier s’appuie sur des obligations déjà existantes, qu’il suffit de mieux articuler plutôt que d’en créer de nouvelles. Le code du travail impose ainsi La négociation annuelle sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et la qualité de vie et des conditions de travail, échéance naturelle pour objectiver le turnover et ses causes. En parallèle, La mise à jour du document est effectuée annuellement dans les entreprises d’au moins onze salariés pour le DUERP, échéance naturelle pour objectiver l’absentéisme et ses causes professionnelles. Ces deux rendez-vous annuels ne doivent pas être fusionnés dans une seule réunion RH : ils répondent à deux obligations légales distinctes, avec des interlocuteurs et des indicateurs différents.

Le cadrage national va dans le même sens. L’arrêté fixant le tableau de bord de la performance dans les ESMS organise ses indicateurs par axes, dont un consacré aux prestations de soins et d’accompagnement, profils et parcours — un axe qui intègre nativement la distinction entre stabilité des effectifs (turnover) et présence effective (absentéisme). Sur le terrain, une Note d’information N°DGCS/SD4B/2023/133 du 30 novembre 2023 relative à la mise en place de dispositifs de conciliation locale dans les établissements sociaux et médico-sociaux de la fonction publique hospitalière illustre le type de dispositif concret qui agit spécifiquement sur les conditions de travail — donc plutôt sur l’absentéisme que sur le turnover. Les établissements qui structurent une politique de prévention des risques professionnels plus large peuvent s’appuyer sur la démarche déjà formalisée pour les risques psychosociaux en ESMS, dont le plan d’action recoupe largement les causes de l’absentéisme identifiées plus haut.

Cette articulation entre politique RH et politique de qualité de vie au travail est également au cœur du référentiel qualité de la HAS, qui prévoit que L’ESSMS met en œuvre une politique de qualité de vie au travail, avec pour exigence que L’ESSMS promeut une politique favorisant la qualité de vie au travail. C’est le pendant naturel, côté conditions de travail, de la politique RH orientée fidélisation — les deux volets se complètent sans se substituer l’un à l’autre, comme le détaille l’approche QVCT en ESMS.

Perspectives : évolutions attendues

Le pilotage RH des ESMS s’oriente vers une prise en compte plus explicite de l’environnement de travail dans les référentiels sectoriels. La HAS a ainsi intégré, parmi les critères d’élaboration de son avis sur les ratios minimum de soignants, l’environnement de travail (management, synchronisation professionnelle, travail en équipe, qualité de vie au travail, fonctions supports et organisationnelles) — un signal que les indicateurs RH, dont le turnover et l’absentéisme, pourraient peser davantage dans les futurs cadrages de dotation en personnel.

La trajectoire de la vacance de poste illustre bien pourquoi cette vigilance est nécessaire : après un bond entre 2020 et 2021, puis a repris une hausse plus modérée en 2022 et 2023, l’indicateur reste sur une pente ascendante alors que l’absentéisme, lui, s’est stabilisé. Dans ce contexte, les établissements qui ont déjà engagé une réflexion structurée sur l’attractivité globale du secteur peuvent utilement s’appuyer sur le guide de référence sur la crise d’attractivité du médico-social, qui articule recrutement, fidélisation et conditions de travail dans une même feuille de route. La séparation méthodique entre absentéisme et turnover n’est donc pas qu’un exercice de reporting : c’est la condition pour que chaque euro et chaque heure investis dans l’action RH aillent au bon levier.

Mini-FAQ : absentéisme et turnover en ESMS

Existe-t-il une formule de calcul officielle du taux d’absentéisme et du taux de turnover en ESMS ?
Non : il s’agit de conventions de suivi RH usuelles, propres à chaque système d’information, et non d’une méthode de calcul unique imposée par un texte réglementaire spécifique aux ESMS. Ce qui est en revanche mesuré et publié, ce sont les niveaux constatés dans le secteur, suivis notamment par la CNSA.
Quels textes obligent à suivre ces indicateurs en établissement médico-social ?
Le code du travail impose une négociation annuelle sur la qualité de vie et les conditions de travail ainsi qu’une mise à jour annuelle du document unique d’évaluation des risques professionnels dans les structures d’au moins onze salariés. Le tableau de bord national de la performance des ESMS intègre par ailleurs des indicateurs de profils et de parcours des professionnels.
Le turnover en ESMS est-il plus élevé que dans le reste de l’économie ?
Oui. La CNSA constate que le taux de rotation dans les ESMS a significativement augmenté, passant de 19,4 % à 24,4 % depuis 2018, un niveau devenu nettement supérieur à celui observé dans le secteur privé (tous secteurs confondus), où il s’établissait à 21 % en 2023.

Sources officielles

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